Une journee de chien

UNE JOURNEE DE CHIEN


Il avait réservé une chambre dans un hôtel non loin de l’horloge qui venait de sonner quatre heures. Après avoir rempli la fiche de police, il l’a tendue, avec son passeport, au réceptionniste qui ne s’est même pas donné la peine de relever qu’il est né à Mogador. Ensuite le garçon qui a porté ses bagages dans la chambre a pris son pourboire en disant «merci» en français. Il est vrai qu’avec ses cheveux presque blancs et ses moustaches…, mais tout de même !
Près de lui, à la réception de l’hôtel, il y avait un jeune homme blond, bouclé, bandané, halé, tatoué, musclé, décontracté. Les jeunes Européens blonds sont toujours décontractés. L’angoisse ne semble jamais les visiter, ils mangent de tout, digère tout, du porc en même temps que du lait, de la crème et du beurre. À part de se retrouver treize à table, la superstition ne les effleure pas ou si peu, il leur suffit de croiser les doigts pour écarter le malheur. Mais celui-là de blond décontracté fera pourtant comme tant d’autres : avec l’âge, les soucis, le tatouage froissé, le lobe de l’oreille épaissi, tout en traînant les pieds, il finira par gommer le chef indien qui l’a habité dans sa jeunesse, et avec le temps, peut-être même deviendra-t-il un peu juif ou un peu arabe dans sa réflexion. Max lui a demandé :
– C’est la première fois que vous venez ici?
– Non, pas du tout, c’est la troisième ! Je suis véliplanchiste…Je fais de la planche à voile, et vous ?
– Non ! Pas encore, … Je …
– On s’éclate ici, vous allez beaucoup aimer… Le vent, ici, y a pas de problèmes, c’est garanti !
– Ah çà oui ! Je le sais bien.
La jeune blonde qui accompagnait «Blond-bouclé» s’est empressée d’intervenir :
– Vous êtes déjà venu?
– J’y suis né ici, mais j’habite à Paris.
– Nous, nous avons été emballés, les gens sont si gentils, le port les sardines, chez Mourad, on connaît tout le monde ici, et Mickey, … Et Mickey vous connaissez Mickey ? Mickey qui tient la boutique d’antiquités ? Alors lui ! Hein Jean !
Elle s’est tournée dans un frisson de bonheur vers «Blond-bouclé» pour ajouter : «Alors lui, Mickey, il a tout compris !»
Maxime, Max, avait repris faussement enjoué : «Ah mais oui ! Mickey, bien sûr, ah oui ! Il a tout compris !».
En fait, il ne connaît de Mickey que Mouse et d’ailleurs il s’en fout complètement, comme de tous les gens qui ont tout compris.
«Je sens que je vais m’éclater «, a marmonné Max en sortant de l’hôtel.
Des bateaux rentraient au port, d’autres étaient à quai et débarquaient quelques caisses de poissons. Rien à voir avec les sardiniers de son enfance qui revenaient, dangereusement remplis à ras le bord, une frénésie de goélands au-dessus de leurs mâts. De l’autre côté du port, sur la plage, le vent soulevait le sable pour le faire serpenter sur les crêtes des dunes, il crut voir le temps s’enfuir.
En passant devant les stands des vendeurs de sardines grillées, un type l’a interpellé «Hé ! Moustaches ! sardines grillées, très bonnes !»
Sur la place, encore une fois «Hé Moustaches !» : deux p’tits gars se sont relayés, en français puis en anglais, pour lui proposer du shit.
Ils l’ont mis de mauvaise humeur avec leurs «Moustaches». Alors il s’est dirigé vers la plage et s’est accoudé à un muret pour contempler la mer. Devant lui, un type parlait tout seul, en conversation avec un invisible, à croire qu’il dissimulait un téléphone portable. Le type s’énervait, il formulait des reproches, proférait des menaces. Max a pensé : « Le vent lui a probablement tapé sur le système, ça prend mauvaise tournure». Mais non ! Le type a souri tout à coup et même pouffé de rire, des choses eurent l’air de s’arranger qui ne s’arrangeront jamais.
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Il a traversé le mellah en ruine avant d’arriver à la médina, appréhendant le moment d’entrer dans la ruelle sombre et humide où il est né, où il a grandi.
Des enfants jouaient devant la maison de son enfance. Une fillette en sortit et il aperçut le patio par la porte entr’ouverte. Rien n’avait changé, des familles musulmanes pauvres avaient remplacé les juifs pauvres qui habitaient là. Un peu plus loin, le four où l’on portait le pain à cuire, toujours là, entre deux venelles peuplées d’ombres et de fantômes. Rien n’était vraiment pareil et tout était comme avant. Les murs de la ruelle, gorgés d’humidité, pleuraient toujours, comme disait sa grand-mère, il s’essuya la main sur son jean. Une femme sortit du four avec ses pains sur un plateau recouvert d’une pièce de tissu. L’odeur du pain lui avait donné faim, il se demanda où il irait dîner un peu plus tard.
Il a pensé à Leïla qui habitait la même ruelle. Ils s’adressaient des poèmes. Le Français, c’était vraiment une langue magique, conçue pour l’amour. Son prof à lui, c’était Monsieur Germain Leduc dont la femme, Odile, enseignait le Français dans la classe de Leïla. Des liens s’étaient noués entre eux et leurs profs. Il montrait à Germain le poème qu’il avait écrit, tenait compte de ses remarques et le corrigeait avant de le remettre discrètement à Leïla qui faisait de même avec Odile.
Leïla est devenue une femme d’affaires prospère, la maîtresse d’un ministre, lui a-t-on dit.
Il avait moins de quinze ans quand les Leduc sont partis. Ils habitaient une petite maison avec un jardinet derrière la poste. Ils avaient adopté un jeune chien, Filou, un bâtard, noir, espiègle, que Max promenait ou faisait courir à la plage pour mériter l’attention d’Odile qui le troublait éperdument. En s’appliquant à écrire des poèmes pour Leïla c’était aussi à Odile qu’il pensait. Il savait qu’elle les lisait, Leïla lui avait dit qu’elle s’était exclamée : «C’est très beau, tu as de la chance, il est vraiment doué, je vais être jalouse !»
Quand Leïla était partie avec sa famille à Marrakech, Odile l’avait consolé : «C’est peut-être mieux ainsi, toi israélite et elle musulmane, ça ne pouvait que vous compliquer la vie qui l’est déjà bien assez comme ça !» Il avait haussé les épaules, elle avait ajouté : «On n’en meurt pas, tu verras, tu en trouveras une autre, beau comme tu es !» Il avait pensé : «Si seulement je pouvais te trouver toi !» Elle avait passé son bras autour de ses épaules et l’avait serré tout contre elle. Les jours suivants, il avait été jusqu’à imaginer la mort de Germain Leduc dans un accident de chasse au sanglier, comme cela avait été le cas pour Monsieur Quillot. Il s’était vu s’occupant d’Odile, comme l’avait fait Monsieur Giraud avec la veuve de Monsieur Quillot. Il entendait Odile le supplier : «Reste avec moi, ne me laisse pas seule !», ou lui dire, comme à Leduc : «Tu ne m’as même pas embrassée aujourd’hui !»
Un matin, dans la cuisine, Odile lui avait annoncé : «Germain a obtenu un poste en France, nous devons partir, nous allons être obligés de te quitter et de nous séparer de Filou. J’ai pensé que tu pourrais le garder». Il avait cloué des yeux indignés dans ceux d’Odile avant de répondre : «Je garderai Filou !» Elle l’avait entouré de ses bras en chuchotant : «Et moi ? Tu ne voudrais pas me garder ?» . Il n’avait pas eu le temps de répondre : la bouche d’Odile bâillonnait la sienne, ses bras l’emprisonnaient. Ensuite, elle a déboutonné sa braguette d’une main, et relevé sa jupe de l’autre. Filou, qui était à leurs pieds, a poussé des petits gémissements pleins d’envie qui se perdirent dans le lointain. La cuisine se mit à dériver lentement dans une brume cotonneuse quand Odile haletante s’était mise à proférer des mots qui semblaient issus d’une souffrance : «Oui ! Folle ! Dieu ! Encore !» Pensant qu’elle s’évanouissait, pire peut-être ! il esquissa un mouvement de retrait. Mais Odile le retint avec autorité tout en lui labourant le cou de baisers de plus en plus goulus, reconnaissants. Alors, réalisant enfin que tout cela formait un tout de tendresse et de violence, il se mit en devoir d’en être l’auteur et se laissa conduire par la plus sublime des vanités.
Le jour de leur départ, un collègue était venu avec sa Peugeot pour les conduire à Casablanca. Il avait bien fallu se dire adieu, elle a dit : «Nous reviendrons peut-être, on ne sait jamais et peut-être viendras-tu un jour en France, je t’écrirai !» Il était resté au bord de la route, retenant Filou avec une ficelle, jusqu’à voir la Peugeot disparaître au loin, entre les collines couvertes de mimosas.
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Il avait essayé de partager en vain l’insouciance du chien. Mais vers le milieu de l’après-midi, c’était un dimanche, il avait bien senti que Filou aussi devenait triste. Alors, il l’avait emmené devant la maison des Leduc, l’avait soulevé au-dessus de la clôture et fait passer dans le jardin. Le chien avait trouvé normal de rester là. Le soir, il était revenu avec un pot rempli de soupe et de bouts de pain. Ainsi, plusieurs jours de suite, il avait enjambé la clôture pour lui apporter à manger. Il s’asseyait sur une marche devant la porte de la cuisine, le chien le regardait d’un air de dire : «Je sais» et lui revoyait Odile en maillot à la plage, ses cuisses blanches, ses taches de rousseurs, …
Quelques jours après le départ des Leduc, leurs remplaçants arrivèrent : lui, un grincheux, cigarette au coin des lèvres, qui toussait en s’étouffant jusqu’à l’angoisse. Elle, une grande sèche sans sourire. Elle avait dit :
– Il n’est pas très propre ce chien, il est à qui ?
– À la maison, à Monsieur Leduc, il l’a laissé pour vous. Ils m’ont demandé de venir le promener !
– Je ne savais pas qu’on devait en hériter ! Mais puisqu’il est là, il gardera le jardin !
Son mari avait approuvé, d’un grognement aussitôt suivi d’une quinte de toux. Le lendemain, Max est passé derrière la maison, Filou s’est mis à bondir de joie. Alors elle est sortie précipitamment pour lui dire : «Ne l’excite donc pas comme ça ! Il va se faire mal avec la clôture !»
Un matin, dans la médina, il avait rencontré la Grande Sèche tenant Filou en laisse. Quand il s’était approché, le chien avait bondi vers lui en s’arrachant à elle qui avait failli tomber à la renverse. Elle s’était redressée avec une méchante expression «Qu’est-ce que c’est que ces manières ?» et lui s’était senti devenir stupide en répondant :
– Ce n’est pas moi !
– Il ne faut

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plus l’embêter !
C’était ce jour-là que son père avait choisi pour le poursuivre dans la ruelle, en hurlant : «Ne reviens plus ici, je te maudis !». Depuis la mort de sa mère, il ne s’était plus entendu avec son père qui s’était remarié avec une jeune femme vulgaire, maquillée comme une pute et qui leur faisait honte, à lui et à ses deux soeurs. Quant à sa grand-mère, elle avait cessé de prononcer la moindre parole depuis le jour où l’outrageuse s’était installée chez eux.
Il avait erré dans les rues, c’était un Quatorze Juillet, la ville était toute française les jours de fête, il n’y avait pas école et sur la place devant le jardin public, des forains avaient monté des stands. Il s’était attardé devant celui d’un magicien qui attirait les badauds avec un jeu de cartes et une corde qu’il faisait couper avant de la reconstituer. Aussitôt qu’un attroupement se formait, il proposait des «horoscopes», des petits bouts d’avenir dans des petites enveloppes. Ce type lui avait demandé :
– Tu parles français ?
– Oui !
– Tu m’as l’air dégourdi, tu veux me donner un coup main ?
– Je veux bien !
Voilà comment un petit bout de son avenir à lui s’était profilé. Il est devenu ce jour-là l’assistant du magicien Augusto Jimenez qu’il devait accompagner dans plusieurs villes du pays avant de traverser l’Espagne pour arriver en France.
Deux jours après, les forains s’étaient mis à «remballer”, les roulottes s’étaient débinées l’une après l’autre, livrant la place aux conciliabules de trois ou quatre courtiers juifs aux costumes pareillement usés, aux allers-retours de quelques musulmans en djellabas défraîchies, aux aguets, eux aussi, d’un petit signe de la Providence. La ville avait retrouvé son visage de chaque jour, propre sur elle, digne, résignée.
En reculant sa fourgonnette, Augusto avait demandé : «Il y a quelque chose derrière ?» Il avait répondu : «Rien» , avait répété pour lui-même: «Rien» et en grimpant sur le marchepied, il s’était senti des ailes. C’est seulement à la sortie de la ville qu’il consentit à se retourner. De loin, on apercevait, sur les terrasses, vêtements, draps et couvertures gonflés par le vent, on aurait dit les voiles rapiécées d’une flottille en haillons emportant dans le ciel les
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souvenirs effilochés d’un passé qui se prétendait de légende. Décidément, ce vent dépouillait la ville, la dépeuplait. Depuis quelque temps, les gens la quittaient, par familles entières.
Plus loin, en traversant un souk et tandis qu’Augusto s’évertuait à fendre la foule avec calme, Max s’était souvenu de la tombe de sa mère, perdue dans l’immense cimetière, puis il avait pensé à sa grand-mère, à ses trois soeurs qui préparaient en secret, à l’insu de son père, leur départ en Israël.
Des années plus tard, il se souvenait de tout cela dans les rues de Mogador. L’horloge a sonné huit coups lents et lourds. En passant sous des arcades près de la halle aux grains, il a senti une présence derrière lui, en se retournant : personne ! Il a poursuivi son chemin, mais le pressentiment d’être suivi, épié, le troublait de plus en plus. En se retournant à nouveau, mais brusquement, il a sursauté : un chien noir, le sosie de Filou, âgé tout au plus de deux ou trois ans, le prenait en filature. Il s’est arrêté comme pour des présentations, le chien s’est arrêté aussi net, à distance, tout en l’observant, le regard en coin, un peu fuyant. Max a haussé les épaules et lui a adressé un sourire en guise d’au revoir avant de repartir. Le chien l’a fixé d’un air de reproche, a hésité une seconde, mais tous comptes faits, il lui emboîta le pas. Tout en faisant semblant de l’ignorer, il décida de revoir le marché, si animé en fin de journée. Pourquoi en fin de journée ? La réponse lui est venue à l’esprit tandis qu’il franchissait la Porte du Lion : c’est parce que c’est seulement en fin de journée que les gens, ici, savent s’ils ont gagné de quoi acheter à manger.
La rue du marché grouillait d’hommes et de femmes, de gamins, de mendiants. On lui avait bien dit qu’il n’y avait plus qu’un seul juif dans la ville : un marin pêcheur. Mais il avait cependant continué à observer les passants, sait-on jamais? Peut-être rencontrera-t-il quelqu’un de sa jeunesse ?
Il vient d’apprendre que c’est également à l’initiative de juifs de Mogador, descendants de ceux-là même qui en avaient fait autrefois une cité florissante, que la ville renaît de ses sables. À quoi bon, s’ils ne sont plus là ? Pour empêcher les dunes de recouvrir le cimetière ? Pour la fidélité au souvenir de leurs ancêtres, l’acharnement contre l’oubli ? Pourquoi pas ? Si cette renaissance apaise le coeur des descendants des juifs, réjouit les couples extasiés devant les vagues qui se fracassent sur les remparts, profite aux affaires de Mickey, c’est déjà ça !
Il sentait parfaitement que le chien le suivait de près à présent. Tout à coup, le chien n’était plus là. En se retournant aussitôt, Max ne put que l’entrevoir, une seconde, contournant un couple d’aveugles pour s’embusquer sous une charrette arrêtée devant une porte cochère. Il s’est penché pour vérifier, le chien n’était plus là.
Entre les étals des marchands de légumes, à même le trottoir, deux grandes corbeilles en roseau, débordant de bouquets de menthe et de coriandre que le vendeur aspergeait d’une brume d’eau fraîche. Il eut envie de lui dire : « Quelques gouttelettes dans mon gosier, s’il te plaît !»
Parmi les boutiques de fruits secs ou d’épices, celle du marchand d’olives : des monticules d’olives vertes, noires, violettes, piquantes, salées, concassées. Il en mangeait une poignée avec du pain au retour de l’école, avec un petit verre de thé que lui tendait sa grand-mère, c’était presque ça le repas du soir.
Une gamine de six ou sept ans, muette, s’est faufilée entre les passants pour tendre sa main au marchand qui lui a donné une olive. Elle a secoué la main avec insistance, le marchand a cédé et lui a donné une olive de plus, elle a apprécié d’un signe très digne de la tête avant de se sauver. Le marchand a souri en se tournant vers Max : «Olives, Monsieur ?». «Non merci». Il a continué sa promenade en dévisageant les passants.
Une jeune femme aux grands yeux noirs, dans une élégante djellaba vert pâle, le visage caché d’un voile si léger qu’on devinait ses lèvres d’une belle sensualité, lui a lancé un regard plein de promesses. Il a pris sur lui-même pour feindre de l’ignorer et s’est drapé d’une orgueilleuse et sourde solitude en se disant : «Qu’est-ce qu’il me veut ce chien? Lui ou son
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double !» Son double n’était pas le mot approprié, mais il s’en contenta puisque «réincarnation» se dérobait à sa langue. «Qu’est-ce qu’il peut bien vouloir titiller dans mes souvenirs ?»
Une beauté de jeune fille qui arriva en sens inverse le dévisagea avec une curiosité insistante mais sans malice. Elle avait la bouche de Leïla, … Leurs baisers ne faisaient qu’une bouchée de leurs corps fondus de désir derrière une porte. Ses cheveux sentaient le cumin, peut-être est-elle en train de se souvenir de lui, en cet instant même, dans son bureau directorial. Elle a certainement pris de l’embonpoint, pulpeuse comme elle l’était. Ils arrivaient toujours à trouver un coin sombre ou un recoin de terrasse pour s’aimer entre ses cuisses. Pour bizarre que lui parut cette expression, il renonça à en chercher une autre en se disant : «Oui, c’était un peu ça, ses cuisses, nous n’avions qu’elles pour le sublime». Tout à coup il entr’aperçut le chien. Là, il venait de se glisser entre deux imposantes, vêtues de mêmes djellabas bleu indigo, qui chaloupaient leurs hanches somptueuses. S’immobilisant quelques pas plus loin, Max laissa le chien se rapprocher avant de lui dire : «Qu’est-ce que tu veux ? Tu n’es pas celui que tu crois, mon pauvre vieux ! Mais moi non plus pour tout dire. De plus, je n’ai rien à t’offrir». Le ton incita le chien à faire deux petits pas vers lui. Mais, se ravisant, il s’arrêta et s’assit en le fixant d’un air perplexe. Ses yeux ressemblaient étrangement à ceux de Filou. Un regard qui vous fait sentir qu’il vous devine. Max se remit en marche, en se disant que le temps s’était mis à passer très vite depuis le jour où il avait quitté Augusto, tout près de la frontière avec pour tout bagage des petits bouts d’avenir. A Paris, il avait tout de suite trouvé du travail, une chambre, des amis, des filles. Tout s’est passé si vite et comme dans un moment de distraction, il avait épousé Jeanne, parce qu’elle ressemblait à Odile. Elle terminait des études pour devenir orthophoniste, lui prenait alors la direction de «Shirley», une marque de pulls pour femmes.
Pour simuler le plaisir, Jeanne concoctait avec amour et un don de soi infiniment touchant, une série de petits sons, toujours les mêmes, qu’il ne pouvait plus supporter. Avec la même abnégation, elle s’était mis à lui préparer sa valise, chaque vendredi ou presque pour de longs week-ends consacrés aux séances «photos» des mannequins de «Shirley», à Deauville, Cannes ou Djerba. Ils sont devenus amis, elle s’est acheté deux Yorkshire qu’elle a coiffés de minuscules rubans de couleurs différentes, lui n’avait envie de rien, c’est ce qu’il a dit.
Leur divorce, apaisé comme un temple à l’heure creuse, tacitement approuvé par le mutisme de leurs amis, n’avait même pas éveillé l’attention de la concierge du boulevard Lannes qui continuait d’appeler Jeanne, Madame Max.
La voix du Muezzin appelant à la prière du soir venait d’interrompre le fil de son souvenir quand il se rendit compte de la présence du chien en train de gambader à ses côtés. Pris d’un mélange de tristesse et de superstition, il s’en voulut de lui avoir parlé et, tout en pressant le pas, il pensa à Odile, elle lui avait écrit comme promis dès son arrivée en France dans le Finistère. Ce mot avec «fini» lui avait inspiré un mauvais pressentiment. Cependant il s’était appliqué pour répondre à sa lettre, d’homme à femme, non pas comme un gamin à sa maîtresse d’école. Il lui avait fallu recopier et bricoler des phrases d’un livre avant de parvenir à formuler qu’il pensait à elle autant qu’elle disait penser à lui.
La deuxième lettre, toute de mots de ce français qui vous grise et vous caresse, l’avait submergé de dépit. Odile lui annonçait dans une tournure enchantée qu’elle attendait un enfant. Il relut la lettre avant de la déchirer en morceaux de plus en plus petits.
Soudain, le chien l’a précédé de plusieurs mètres avant de se retourner vers lui. Max fléchit les genoux et se pencha en se tapant la cuisse avec la main pour l’inviter à s’approcher. Le chien offusqué par cette familiarité s’éclipsa aussitôt par la droite en décrivant un grand cercle pour le contourner, avant de réapparaître loin derrière lui. Tant mieux, se dit Max en retournant avec impatience à ses pensées. C’est plus tard, quelques années après la deuxième lettre d’Odile, qu’un doute s’était insinué dans son esprit : les Leduc étaient mariés depuis six ans quand ils étaient arrivés à Mogador. Pourquoi n’avaient-ils pas eu d’enfants ? Pourquoi cet enchantement dans la lettre d’Odile ? Se serait-elle servie de lui pour avoir l’enfant que Germain ne pouvait pas lui faire ? Il n’aimait pas cette idée, souvent il l’avait repoussée, mais chaque fois qu’il entendait ou lisait le mot Finistère, elle était à nouveau là, le pressant de questions. Il ralentit le pas, se plaçant de côté pour laisser passer une charrette remplie de pastèques. Au fond, il ne détestait pas l’idée de lui avoir fait un enfant, … Pendant toutes ces années, elle ne l’avait certainement pas oublié, …
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Le chien apparut à nouveau, le précédent de quelques pas. Mais décrivant aussitôt un demi-cercle, il se plaça à quatre ou cinq mètres derrière lui. Ce fils, il aurait, …, vingt-quatre ans aujourd’hui, blond peut-être, tatouage, … Et si c’était une fille ? Fille ou garçon, on s’entendrait bien tous les deux.
Il se décida à prendre une rue très passante qui conduisait en dehors de l’enceinte de la ville vers la poste et se mit volontairement à zigzaguer dans la foule. Sans s’arrêter il s’est retourné furtivement, mais tout aussi furtivement, le chien se faufilait entre les passants. Il pressa le pas plus encore, en se disant que c’était peut-être l’heure de manger, qu’il ferait mieux de s’attabler dans un restaurant. Le chien se rapprocha en trottinant maintenant, si près de lui qu’on aurait dit son ombre. Max s’arrêta brusquement pour le laisser le dépasser et s’engouffra dans cette ruelle, une sorte de goulot, débouchant sur la longue rue mince comme un fil qui s’insinue entre la ville et ses remparts. Le chien, hésitant à s’engager, s’assit à l’entrée de la ruelle déserte avec une expression de lassitude, décidé à renoncer. Max eut un sourire amusé puis subitement, pris d’une envie enfantine, il se mit à courir tout en se retournant pour inviter le chien à courir derrière lui. Le chien, étonné, se redressa, considérant ce comportement non sans méfiance avant de consentir à trottiner sans hâte, en se maintenant à une distance d’une trentaine de mètres. Brusquement, changeant d’avis, il s’arrêta et s’assit. Max porta la main à la poche de sa veste, la ressortit et figura avec ses doigts une bouchée qu’il fit mine de lui jeter. Le chien détourna légèrement la tête d’un air incrédule. Quand Max, tout en s’avançant très lentement, s’appliqua à lui parler d’une voix rassurante, le chien se mit à reculer de côté d’un air méfiant avant de tourner le dos pour s’éloigner, décidé à mettre fin à ce qui était devenu un malentendu. Max pressa le pas, le chien se sentant poursuivi, accéléra le sien, les oreilles rabattues. Tout à coup, Max se mit à courir furieusement derrière lui comme pour le corriger. Alors le chien détala, plus rapide qu’un lièvre débusqué, et, bifurquant subitement, il s’engouffra dans le goulot qui rejoignait la médina et se perdit à jamais.
Max s’arrêta aussi net et tout en tirant sa veste pour la replacer sur ses épaules, il pivota sur lui-même pour s’engager à nouveau dans la longue rue étroite en marmonnant : «Quel con !»
Vers le port, sur une placette, il aperçut un restaurant, s’y dirigea et en franchit la porte machinalement.
La petite salle, vide, éclairée d’une lumière jaune presque orangée, lui procura un sentiment de détente. Près du comptoir, assis sur un tabouret, un vieux monsieur au visage tavelé l’accueillit avec un vrai sourire :
– Asseyez-vous, cher Monsieur, mon fils est à la cuisine, il viendra s’occuper de vous tout de suite !
Max lut attentivement la carte avant de se décider pour une salade de tomates à l’ail accompagnée d’olives vertes concassées et un tajine de dorade.
Après avoir bu quelques gorgées de vin, se tournant vers le vieux monsieur, il s’enhardit : «Je suis d’ici, je suis né ici, dans la rue du boulanger Abibo, mon père était courtier en céréales, Menahem, …». Le vieux monsieur n’a pas hésité une seconde :
– Ah, mais bien sûr, mon petit, j’ai bien connu ton père et ton oncle, le camionneur. Tu avais trois soeurs, n’est-ce pas ? Tu es parti très jeune en France.
– C’est tout à fait ça. J’ai bien fait d’entrer chez vous.
Le sentiment d’exister pour quelqu’un le mit de bonne humeur, il se mit à dévorer les olives avec de grandes bouchées de pain.
Les paupières plissées d’un air de malice, le vieux monsieur s’est lancé dans un discours sur le bon vieux temps, l’entente exemplaire entre les juifs et les musulmans de Mogador avant de dire :
– C’est une bonne chose que de vous voir revenir, … Vos enfants devraient faire pareil, ton fils, tu as des enfants, je suppose ?
– Vous avez raison, il devrait, au fond, ils sont un peu d’ici.
– Comme ça au moins, Essaouira ne sera pas livrée à ces seules hordes de touristes à moitié dénudés, des hommes avec des boucles d’oreilles. De mon temps, on fermait chaque soir les portes de la ville dont tous les habitants se connaissaient et les gens s’endormaient
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bienheureux. Maintenant il n’y a plus de portes, entre ou sort qui veut, seuls les chiens savent reconnaître l’étranger.
– Absolument vrai ce que vous dites pour les chiens, j’ai fait un grand tour dans la ville, personne ne m’a soupçonné d’être un peu d’ici, même dans notre rue. Personne, sauf un chien, qui m’a suivi sans relâche. Le plus drôle ou le plus troublant est que j’ai eu un chien qui lui ressemblait quand j’étais gosse. Bizarre, vous ne trouvez pas ?
– Pourquoi bizarre ? C’est peut-être la réincarnation de ton chien. Juste un petit signe des esprits de ta ville.
– Je les remercie bien sûr, mais pardonnez-moi de vous dire, cher Monsieur, qu’ils n’ont pas été tout à fait clairs, les esprits, parce que ce chien, qui m’a accompagné avec insistance a tout le temps gardé ses distances, … Comment dirai-je ? On ne s’est pas beaucoup parlé, …
– Je dois te rappeler, mon garçon, que les chiens ici s’en tiennent à ce qu’ils sont, ils n’ont pas à parler. Je ne sais pas comment ça se passe en France mais ici chacun sa place. Il faut savoir que ces chiens de rue ont pris l’habitude de suivre les étrangers, les Européens bien sûr, toujours plus enclins que les indigènes à s’apitoyer sur leur sort. Ils leur jettent des restes de nourritures à leur descente des autocars alors que les guides les maltraitent. Ils flairent les étrangers et se mettent sous leur protection, c’est une question d’odeur.
– On a peine à réaliser qu’en allant vivre à l’étranger, on en arrive à perdre jusqu’à son odeur. En tout cas, les choses se brouillent avec l’éloignement, comme je viens de vous le dire, ce chien qui m’a pris au début pour un étranger a hésité longuement avant de conclure que je ne devais pas l’être tout à fait.
– Étranger ? Et pourquoi le serais-tu ici ? Pour le reste, peut-être faudra-t-il en parler avec le chien !
Pol Serge KAKON – Paris décembre 2004