L’envol de l’oiseau “Caruso”

L’ENVOL DE L’OISEAU CARUSO

On entendait à peine le murmure du moteur de la Packard bleu nuit qu’un garçon en blouse grise lustrait soigneusement avec une peau de chamois. De la portière ouverte parvenaient d’exquises senteurs d’ambre et de cuir tandis que Jaïme Benarosh méditait à pas distraits, sous les arbres trop grands pour la petite place que dominait le balcon de sa maison. Indifférent à la douceur de cette matinée de printemps, il nous regardait sans nous voir à chaque fois qu’il levait les yeux au ciel, peut-être pour lui en demander davantage, peut-être aussi pour le remercier. Côté ciel, il était plutôt bien servi, Jaïme : sans être beau, il faisait impression, plaisait aux femmes. Sans être fortuné, il avait des manières princières. Ajoutez à cela la Packard, de la distinction, de l’élégance et un sourire, on aurait dit, plein de promesses. Les humbles appréciaient que les riches soient jaloux de lui, les pauvres vantaient sa générosité ; on peut dire que c’était une figure de notre petite ville si fière, qui se tenait, comme susceptible, un peu à part dans le vaste monde.
Nous l’observions du haut du grand arbre qui dominait la petite place. Avec nous, notre chardonneret, Caruso, dans sa cage, ébahi de se retrouver tout là-haut au milieu des feuillages sur lesquels ruisselaient la lumière. Des oiseaux gazouillaient alentour, il était content, Caruso, et nous aussi, il n’y avait pas école ce jour-là. Au loin, on voyait la mer. Sur le bord d’un toit que tutoyait une branche de notre arbre, les yeux étincelants de cruauté, un chat fixait l’oiseau qui picorait ou sautillait avec l’insouciance d’un chanteur de charme. De temps à autre quelqu’un traversait la place : une musulmane grande et forte, on aurait dit une ogresse s’avançait en chaloupant, suivie de trois ou quatre gosses qui semblaient minuscules. Un peu après, Sebag, l’horloger juif, au visage tendu par les cicatrices d’anciennes brûlures, s’est présenté avec son air irascible. Il s’est assuré que personne n’arrivait derrière lui avant de se gratter le derrière d’une main rageuse. La rondelette qui travaillait chez le libraire marchand de journaux est arrivée avec un balancement de hanches qui fit osciller notre arbre. Celui qui n’a jamais observé le monde du haut d’un arbre dans son enfance ne saurait imaginer le sentiment de liberté et les désirs qui nous grisaient.

Jaïme qui s’était éclipsé un instant est apparu. Son regard a brillé et sa langue a subrepticement parcouru ses lèvres pour aiguiser un sourire destiné à ses seules pensées. Il a fait quelques pas autour de la Packard puis il s’est donné un air affairé en soulevant la manchette amidonnée de sa chemise pour jeter un coup d’oeil à sa montre.
Il avait l’allure d’un aristocrate madrilène, Jaïme, cravates et pochettes toujours assorties, de couleurs vives, sur des costumes sombres. Le matin, il se consacrait au courtage dans le négoce de denrées, destinées à l’exportation, après le déjeuner, il se rendait au «Club» réservé à l’élite de la ville. Là, partie de bridge ou de poker selon les jours, le regard au loin, s’attardant à travers la baie vitrée, sur les embarcations de pêcheurs qui rentraient en ramant lourdement vers le port, mais toujours prompt à surprendre ses adversaires par une annonce. Il ne s’était jamais marié. Des années auparavant, les parents de Laetitia Lumbroso, lui avaient refusé la main de leur fille. Une très belle, Laetitia, une pulpeuse, jamais maquillée, toujours vêtue de sombre, on aurait dit en deuil de ne s’être pas mariée avec Jaïme. Elle avait fini par se résoudre à épouser le fils d’un négociant en céréales, un type effacé, toujours enrhumé, qui se contentait de marcher dans l’ombre de son père, appréhendant d’être grondé ou d’attraper froid.Jaïme ne s’en était jamais consolé. Comment ne pas le comprendre ? Une beauté pareille ! Quel gâchis avec cet enrhumé ! C’est depuis, qu’on connut à Jaïme une série de maîtresses européennes qui indignaient et faisaient rêver.

Entre les petites indiscrétions du garçon toujours en blouse grise qu’il employait au dépôt et l’opératrice de la poste qui établissait ses communications avec l’étranger, d’aucuns finirent par découvrir le procédé: Jaïme passait des petites annonces dans un journal de France : échanges de lettres, de photos, invitations, appels et conversations téléphoniques et enfin, la Française annonçait son arrivée. La Packard s’échappait dans un souffle et, fendant les foules des souks avec la majesté d’une vague du large, elle parcourait d’une traite, plus de trois cents kilomètres pour accueillir à sa descente du paquebot en provenance de Marseille ou de Sète la blonde ou la rousse en feu, habillée à la mode du dernier chic parisien.

Le lendemain, elle était là, enchantée au coeur de la ville circonspecte, qui l’observait, la comparait à la précédente tandis que Jaime saluait les commerçants avec un naturel enviable. Venait ensuite la visite de la Scala avec ses donjons, ses tourelles et son chemin de ronde. Petits arrêts et pose photo devant les créneaux, le sourire inspiré, la main délicate, flattant l’un des gros canons pointés sur le large, indignés par les vagues furieuses venues s’éclater contre les remparts.
En début d’après-midi, apparition au Club en compagnie du Jaïme, murmures et sourires pincés de quelques dames assises sous les parasols qui finiront par former une petite cour autour d’elle ; c’est un peu de Paris tout de même que cette élégance, et voyez avec quelle grâce elle s’adresse au caniche de Madame Petitjean avant de le caresser.
L’invitée séjournait deux ou trois semaines dans la grande maison où Jaïme habitait avec une vieille servante depuis la mort de ses parents et s’en retournait discrètement en laissant derrière elle, des jaloux, des envieuses, des commentaires de quoi nourrir le prestige de Jaïme des semaines durant.

Ils n’en venaient plus des blondes depuis quelque temps Aux dires des gens, Jaïme n’était plus tout à fait le même, quelque chose le rongeait. Toujours tiré à quatre épingles, affable, mais comme irrité et toujours pressé.
Il paraît qu’il est bloqué, le Jaïme, a murmuré Roger.

– C’est quoi ça ?
– Ça veut dire qu’il a été «bloqué» par une femme jalouse, amoureuse de lui, qu’il ne peut plus faire l’amour avec une autre.
– Qui t’a raconté ces conneries ?
– C’est pas des conneries, mes tantes et ma mère en parlaient l’autre jour, elles disaient «Il ne s’intéresse peut-être plus aux femmes, ce sont des choses qui arrivent …»
– Et alors ? Quel rapport ?
– Justement plus de rapports, il est «bloqué», tu comprends ? Une femme va voir un herboriste et lui demande une poudre ou une herbe qu’elle met dans le café de son homme et voilà, bloqué !
– Et plus jamais ?
. Si elle veut le débloquer, elle doit retourner chez son herboriste qui lui donne quelque chose pour débloquer.
. Il ne fréquente pourtant que des Françaises.
. Et alors ? C’est pour ça qu’elles ne viennent plus, une jalouse d’ici l’a peut-être bloqué,
. Bon, on y va ?
Nous sommes descendus branche après branche en nous passant la cage l’un à l’autre et nous sommes sortis de la ville, laissant la plage à notre droite pour nous aventurer dans la campagne bordée de mimosas en fleurs.
Caruso nous servait «d’appelant». Nous avons accroché la cage sous un arbre après y avoir fixé à l’extérieur deux tiges de joncs enduites de glu et nous nous sommes mis à plat ventre dans l’herbe pour nous camoufler.

Effarouché par les préparatifs, Caruso se tassa dans un coin de la cage. Mais peu à peu, reprenant confiance, il se rinça la gorge d’une gouttelette d’eau, jeta quelques coups d’oeil à la ronde et se hissa sur son perchoir. Là, émerveillé par la forêt, par les chants des oiseaux dans les arbres, il émit deux ou trois trilles pour s’éclaircir la voix avant de se lancer dans une jolie variation sur les thèmes de l’amour et de la captivité.
Son chant surprit ses congénères au point que la forêt se tut pendant quelques secondes. Mais des réponses arrivèrent bientôt et des dialogues se nouèrent entre les oiseaux, sautillant, intrigués d’arbre en arbre pour se rapprocher de la cage. Enfin, un téméraire, emporté par l’exaltation de ses trilles, se posa sur un jonc et n’en décolla plus. Un autre atterrit sur une ramille voisine de la cage.
– Une femme, dit Roger.
– On dit une femelle, …
– Je viens de voir passer une femme, là-bas, en djellaba, …
Au même instant un homme en costume européen est passé furtivement derrière un mimosa.
– On va jeter un coup d’oeil ? a murmuré Roger.
– Et la cage ?
– Ils sont tout près, on s’avance de trois pas seulement et on pourra les voir tout en surveillant la cage.
Nous avons entendu le rire d’une femme avant de l’apercevoir, de dos, en train d’ôter sa djellaba. Et soudain, devant elle, souriant, radieux, Jaïme lui tendant les bras. Incroyable. Ils se sont embrassés longuement avant de s’étendre sur l’herbe tendre, et nous, sans voir tout à fait, nous devinions parfaitement.
– Pas si bloqué que ça, … Et il se tape une musulmane.
– Pas bloqué du tout, répondit Roger en haletant.
Un calme souverain s’empara de la campagne ébahie. Caruso reprenait ses plus beaux chants pour charmer la jolie femelle désespérément collée près des barreaux de sa cage, Jaïme et sa compagne s’engloutissaient dans le ravissement.
Quand les amants se sont relevés, à travers les feuillages, nous avions pensé qu’ils s’éloignaient. Mais en voulant probablement éviter des buissons de ronces, pour retrouver la Packard, au détour du fourré, ils sont tombés tout droit sur nous, à genoux à leurs pieds, pareils à deux lapereaux terrorisés par un chien d’arrêt. La femme n’était pas musulmane, c’était Laetitia Lumbroso, en personne. La beauté de son visage saisi de frayeur nous fit baisser les yeux. Elle avait sur les épaules le haïk qu’elle s’apprêtait à remettre pour retourner en ville déguisée en musulmane. Jaïme, lui, était là, outré, sa veste sur le bras, les bretelles pendantes. Pour soustraire Laetitia à notre regard, il s’est planté devant nous en disant : «Partez ! S’il vous plaît…» Nous avons détalé.

Je n’arrêtais plus de penser à elle, … Je la voyais en peignoir, somptueuse, languissante, honteuse, retirée du monde,… Je m’imaginais assis au bord de son lit en train de la consoler, …
Quelques jours plus tard, j’ai suivi mes pas vers la rue où elle habitait, une rue longue et mince comme un fil qui serpente entre les maisons et les remparts. Seulement l’apercevoir, me convaincre qu’elle existait vraiment, tant elle me devenait irréelle. Comme si elle avait deviné mon intention, elle parut à sa fenêtre. Mon coeur s’est affolé, nos regards se sont soutenus quelques secondes. Elle a dit : «J’ai besoin de te parler, une minute, tu veux bien ? Je descends…» Je fis oui de la tête et me suis adossé à un mur en l’attendant. La rue était déserte, la porte s’ouvrit et Laetitia est apparue ses longs cils palpitant sur ses grands yeux noirs. J’ai fixé mon regard sur la main qu’elle venait de poser sur sa hanche : «Tu me reconnais, n’est-ce pas ?» J’ai fait oui de la tête. Elle renvoya ses cheveux en arrière avant de passer son bras sur mes épaules, sa hanche me frôlait, tandis que nous marchions :

– Il y a un secret entre nous, tu sais bien, …
– Je sais.
– Est-ce que je peux compter sur toi ? Ce serait très grave pour moi et surtout pour ma famille qui n’a rien à voir

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avec tout ça, plus tard tu comprendras, …
– Je comprends.
– Tu ne dira jamais rien à personne ?
– Jamais, …
– Et ton camarade ?
– Non plus, jamais.
– Dieu te garde, tu es un homme. J’ai eu de la chance de tomber sur toi, …
Je te remercie.
– Il n’y a pas de quoi.
Ses doigts ont caressé mes cheveux puis ils se sont arrêtés sur mon cou pour marquer l’espace où viendront se poser tous les baisers à venir ; elle a murmuré :
– Je vais bientôt quitter la ville, avec ma famille, mon mari, ma mère, …

Des familles quittaient le pays pour aller au Canada, en France, en Israël. Un matin, soudain, une place était vide sur un banc de la classe et le voisin déclarait au maître d’une voix étranglée : «Ils sont partis, toute sa famille, il m’a chargé de vous dire merci…». Roger mit à profit l’émotion suscitée par un de ces départs pour m’annoncer : «On s’est inscrit, mon père vient de nous le dire, n’en parle à personne pour l’instant…» Encore un secret.
À peine le temps de quelques chardonnerets que déjà Roger m’apportait Caruso dans sa cage :
– Tiens, … Tu sauras t’en occuper aussi bien que moi, … Nous partons dans quelques jours.
– Il vaut mieux ouvrir la porte de la cage et le laisser partir, lui aussi.
– D’accord.
Caruso a hésité puis il s’est échappé pour se percher, désemparé, sur le toit d’une maison. De là, il a pris la mesure de l’immensité, il nous a lancé un regard comme pour dire : «Qu’est-ce qui vous prend ?» Et il s’est envolé.
La nuit du départ de Roger pour Israël, mes sandales sous le bras, je m’éclipsais de la maison pour courir jusqu’à l’autocar. Des familles y étaient installées. Par les vitres baissées, des parents, des amis, lançaient à mi-voix : «Ne me laissez pas sans nouvelles, nous vous rejoindrons dans peu de temps, Simone n’oublie pas, …» Roger a murmuré :
– On se retrouvera, t’inquiète pas, sûr que tes parents aussi vont se décider, dès que j’arrive, je t’écris, tu m’écriras ?
– Sûr, …
– Allez, … ce n’est qu’un au revoir, …
En me hissant sur la pointe des pieds pour lui parler j’ai senti un regard interpeller le mien : Laetitia, là, assise, entre l’enrhumé et sa mère ; des larmes roulaient sur ses joues, elle m’a souri. L’autocar s’est détaché du trottoir où se tenaient des personnes transies de chagrin et la fumée du diesel a souillé la brise qui venait du large. J’attendis de le voir disparaître et en me retournant je me suis retrouvé nez à nez, avec Jaïme. Il eut un faible sourire et murmura en posant sa main sur mon épaule :
– Ah, … Ton ami est parti, … S’ils s’en vont tous, qu’est-ce qu’on va devenir ?
– Nous irons aussi, répondis-je d’égal à égal.
Nous avons marché côte à côte, en silence dans les rues désertes de la ville abasourdie.
Pol Serge Kakon – Mars 1988

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